Le football, le sale opium des peuples …

Le football, le sale opium des peuples …
Source : Lesinfos.ma
07/06/2019 17:35

Chers lecteurs,  


J’espère que vous vous portez bien et que le retour aux vieilles habitudes s’est fait sans encombre. Pour ma part, je vais bien. J’ai passé la semaine les yeux littéralement rivés sur mon écran à lire – non sans étonnement – les commentaires pour le moins « rageux » des Marocains et des Tunisiens, qui se livrent une guerre virtuelle sans merci sur fond de désaccords footballistiques depuis plusieurs jours. 

Bon, inutile de vous rappeler que tout ceci a commencé après une finale de Ligue des Champions africaine surréaliste (et c’est un doux euphémisme), où les joueurs du Wydad de Casablanca – ayant un peu ras-les-crampons de subir des erreurs d’arbitrage – ont refusé de reprendre la partie. Un boycott légitime somme toute, qui a conduit l’arbitre à siffler la fin de la rencontre et à déclarer dans la foulée le club tunisien grand vainqueur « par défaut » du fameux sésame. S’en est suivie une vaste polémique à l’international (« Après tout, ce n’est que l’Afrique », pour vous faire un bref résumé d’un brouhaha insupportable), des règlements de comptes par médias interposés et deux peuples qui s’insultent copieusement. Puis vint le verdict de la CAF, après deux jours d’« insoutenable » suspens, qui a décidé de retirer la Coupe aux Tunisiens et de la remettre en jeu sur terrain neutre, après la CAN. Et rebelote, recrudescence des hostilités et une « fraternité » entre voisins qui semble désormais révolue en un claquement de ballon.

Soyons d’accord d’entrée de jeu, je ne suis pas là pour vous faire l’analyse de la mascarade de Radès ni pour commenter la décision de la CAF, j’ai des confrères qui en ont fait leur gagne-pain et qui le font très bien (même si, coutumière du nationalisme surdimensionné des Marocains dès qu’il s’agit de onze mecs qui courent après un ballon, je suis certaine que si les rôles étaient inversés, ils auraient très probablement crié au scandale et à la corruption autant que les Tunisiens… si, si, croyez-moi). Aujourd’hui, j’ai surtout envie de vous dire que je suis fascinée par l’énergie que mes compatriotes gaspillent pour du football. Ils peuvent passer des nuits blanches sur la toile à dénoncer les injustices et leurs journées à exiger que justice soit faite… une sorte d’aliénation collective propre à un sport (que j’adule, entendons-nous) qui porte désormais le lourd fardeau de la dignité des peuples. Parce qu’au-delà de l’amateurisme qui a ponctué la finale africaine, des erreurs d’arbitrage, des pannes techniques, des violences des supporters, des crêpages de barbichettes sur la pelouse devant des téléspectateurs médusés, le ballon rond n’est plus un simple sport. Il est devenu cette jauge qui règle ou dérègle l’humeur générale et surtout le symbole de la réussite (ou de l’échec) de tout un pays. Rappelez-vous simplement de la CAN 2004 (référons-nous à l’histoire « récente »), où nous fûmes embarqués dans un doux rêve où les Lions écrasaient leurs adversaires – et même les plus redoutables – un à un, avant de flancher en finale face à une Tunisie quelque peu privilégiée par un arbitrage à la sauce maison. Je me souviens qu’à l’époque, tout au long de la compétition, nous étions fiers d’être Marocains. Nous étions LES Marocains, avant que notre patriotisme ne se perde au rythme de nos échecs footballistiques les années suivantes et que nous ne recommencions à déverser toutes nos frustrations – mêmes les plus « hors sujet » - sur notre équipe nationale.  
Le football est devenu aussi une sorte de guerre froide où les règlements de comptes politiques se font sur une pelouse transformée le temps d’un match en champ de bataille. On pardonnera plus aisément aux Lions de perdre face au Brésil que face à l’Algérie. Non pas que nous ayons conscience que la Seleçao soit plus forte, mais parce que l’Algérie… restera l’Algérie. En témoignait d’ailleurs la déclaration de feu Ahmed Limane qui, la veille d’un match historique opposant le Maroc à sa voisine-ennemie le 9 décembre 1979, avait lancé avec assurance : « Nos soldats combattent au front du Sud, nous allons combattre sur le champ de jeu ! ». La suite de l’histoire vous la connaissez : le Maroc s’était incliné à domicile, feu Hassan II était très, très en colère et l’inimitié footballistique (et pas que !) entre les deux pays fut à son apogée. Nos derbys prennent encore aujourd’hui des dimensions éloignées du cadre sportif de la chose, jouant d’un côté comme de l’autre l’intégrité territoriale (ou l’intégrité tout court pour nos voisins), tantôt la dignité mal placée de deux nations aux ego surdimensionnés et incapables de régler leurs différends en toute diplomatie. 
Bref, et aujourd’hui, alors que nos rapports avec la Tunisie sont bons, un match de football vient peu à peu détruire cette fraternité qui nous liait, il y a à peine deux semaines. Entre ceux qui dessinent désormais une carte du Maroc sans Sahara, et ceux qui dressent le portrait d’une Tunisie corrompue jusqu’à la moelle, nous pataugeons dans un terrain poisseux bien loin de ce rectangle de pelouse censé divertir la galerie… Et qui est la risée du monde entre temps ? Je vous le donne en mille : Nous, l’Afrique.

Majda EL KRAMI




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