Affaire Hajar Raïssouni ou la justice sélective du Maroc

Affaire Hajar Raïssouni ou la justice sélective du Maroc
Source : Lesinfos.ma
16/09/2019 11:00

Chers lecteurs, 

Voir une polémique des plus invraisemblables se propager jusqu'aux entrailles du Maroc tel un feu sadique et incontrôlable, avoir envie de réagir mais ne pas en avoir la force tant les faits sont insupportables de bêtise, garder donc le silence et observer le tollé avec un chouïa de curiosité. Observer l’indignation de l’opinion publique sur des réseaux sociaux en ébullition, de la quasi totalité des médias nationaux et même celle des médias étrangers, abasourdis que le Maroc – ce pays « progressiste » conte-t-on, et « tolérant » - expose au vu et au su de tous l’intimité d’une femme, une journaliste qui serait en sus victime d’un coup monté makhzénien, qui aurait « ô misère ! » entretenu des relations sexuelles hors liens du mariage, avant de commettre l’irréparable : avorter dans un pays aux lois infantilisantes, intrusives et arriérées. Autant vous dire que ça vole bien haut dans la plus belle contrée du monde dont la justice n’a apparemment rien d’autre à faire que d’aller fourrer son nez dans l’entrejambe d’une concitoyenne, tout en s’amusant à fournir aux médias les « preuves » de la culpabilité de cette pécheresse, certificats médicaux à l’appui, dans une tentative malsaine de calmer la polémique et de se donner raison.

Sauf que le problème ici, et c’est ce que notre justice fait semblant de ne pas comprendre, c’est qu’il n’est pas question de savoir si oui ou non Hajar Raïssouni a avorté, cette information est aussi inintéressante que la couleur de ma première culotte, mais plutôt de savoir jusqu’à quand ce pays interférera dans la vie privée de ses sujets en les menaçant à coups de lois qui sanctionnent leurs choix les plus intimes, et en les emprisonnant alors qu’ils ne représentent aucune espèce de danger pour autrui.
C’est aussi de savoir pourquoi un pays aussi hypocrite que le notre vient nous servir des leçons de morale "comme ça", de temps à autre, comme pour nous rappeler que le Maroc reste un pays musulman et que l’épée de Damoclès (celle des lois intrusives, infantilisantes et arriérées citées plus haut) viendra peut-être nous trancher la tête, à l’improviste, à la sortie d’un bar (lieu où l’alcool est servi aux « musulmans » et dans lequel quelques flics descendent bières et ma7ya gratuitement en échange de leur silence négocié avec le propriétaire), d’un hôtel (endroit où un couple non marié, ou adultérin, peut consommer sa relation en toute quiétude à condition de prendre deux chambres « parce que, voyez-vous, les flics viennent pointer tous les soirs pour vérifier s’il n’y a pas de couples illégitimes ») et maintenant d’un cabinet médical, parce que ce pays est plus soucieux de savoir face à qui tu écartes tes jambes, que du sort des centaines de milliers d’enfants abandonnés qui errent dans nos rues en sniffant de la colle et en dormant à même le sol crasse du Maroc...
Et parallèlement à cette polémique, par le biais de laquelle on essaye vainement de rouvrir le débat sur la légalisation de l’avortement, nous assistons au scandale du numéro deux du ministère de la Santé – Hicham Nejmi de son nom – qui est poursuivi dans une grave affaire dans laquelle une jeune femme s'est défenestrée. Bon, vu que très bizarrement ce fait-divers n’a pas fait grand bruit (doit-on remercier le RNI pour sa "discrétion" ou la presse d'avoir survolé l'information dans une prudence des plus "déstabilisantes"?), je vais vous faire un topo rapide : il y a quelques semaines, Hicham Nejmi se trouvait en compagnie d’une jeune femme dans un hôtel d’Agadir quand cette dernière est « tombée » du deuxième étage, provoquant instantanément la fuite de l’intéressé. Convoqué par nos fins limiers, le secrétaire général du ministère de la Santé, accompagné de son épouse (c'est malin!), a expliqué ne pas connaître la victime et qu’il a juste essayé de « l’aider » avant que celle-ci ne se jette dans le vide.
« Faux », aurait protesté plus tard la jeune femme sur son lit d’hôpital qui aurait attesté qu’elle était bel et bien en compagnie du charmant monsieur. Des déclarations qui seront confirmées ultérieurement par les images de vidéosurveillance de l’établissement. D’autres sources concordantes citées par Le Desk, qui suit cette affaire depuis le début, expliquent que la chambre de la victime a été réservée par le secrétaire général lui-même sous un faux numéro d’identité et qu’une dispute a éclaté entre les deux, avant la chute de la jeune femme, ce qui jette de facto le doute sur l’aspect « accidentel » du drame.
Aujourd’hui, et donc plusieurs semaines après les faits, Hicham Nejmi est finalement poursuivi pour « déclaration de fausse identité », « allégations mensongères » et « non assistance à personne en danger » et son procès sera ouvert dès cette semaine. Pourquoi je vous raconte tout ceci ? Et bien figurez-vous que Hicham Nejmi - et ce malgré les très graves accusations qui pèsent sur lui - est poursuivi, mais reste en état de liberté. Hicham Nejmi, - et encore une fois malgré la gravité des faits - , est toujours en poste. Oui, le numéro deux du ministère de la Santé poursuit naturellement sa vie alors que la logique voudrait qu’il soit tout simplement limogé et jugé comme n’importe quel citoyen qu’on emprisonnerait juste pour suspicion de consommation d’alcool (oui, oui, il y a des Marocains qui finissent au minimum en garde à vue juste parce que les policiers concluent qu’ils sont en état d’ébriété après avoir « reniflé » leur haleine).
Alors une dernière question subsiste : laquelle de ces deux affaires, selon vous, est la plus grave ? Celle de Hicham Nejmi, un cocktail explosif de relation adultérine (point dont je me contrefous personnellement, mais vu que ce pays veut appliquer ses lois moyenâgeuses, pourquoi ne les applique-t-il pas de la même manière, à tous?), d’usage de faux, de non assistance à personne en danger ou celle de Hajar Raïssouni, une femme dont la vie intime n’a eu d’impact sur personne et qui est quand même sous les verrous, en attendant sa sentence (et elle risque la peine clownesque de deux ans de prison) ?
Inutile pour ma part de vous donner mon avis là-dessus… j'imagine que vous le connaissez déjà.

 

Par Majda El Krami

 

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