Piketty, muse du nouveau modèle de développement marocain?

Piketty, muse du nouveau modèle de développement marocain?
Source : LesInfos.ma
24/01/2020 18:10

En visite au Maroc, l’économiste Thomas Piketty a donné une conférence pour exposer les grandes lignes de son dernier ouvrage « Capital et idéologie » et plaider pour ce qu’il appelle un socialisme participatif.  Une source d’inspiration féconde à l’heure où le Royaume se cherche un nouveau modèle de développement.  

Rabat, Jeudi 23 janvier 2020. L’espace de conférence de la Bibliothèque nationale du Royaume fait salle comble. Et pour cause, la fondation Bouabid y reçoit Thomas Piketty. L’illustre économiste, dont tout le monde parle depuis la publication en 2013 de son précédent ouvrage « Le capital au XXIème siècle », est venu présenter sa dernière publication « Capital et idéologie ». Un opus qui s’intéresse encore une fois à la thématique des inégalités sociales à travers une démarche comparative historique.

Celui qui se définit plus comme chercheur en sciences sociales que comme économiste pur jus s’y oppose à la doxa néolibérale dominante depuis le début des années 90 avec son corollaire de dérégulation des marchés et de baisses substantielles des impôts.

Le ruissellement, cette chimère…

Alors ne lui parlez surtout pas de « théorie du ruissellement » qui ne représente à ses yeux qu’une manière de justifier les politiques libérales pour ne laisser que très peu de place à la redistribution. Pour motiver sa position, il recourt à l’argument massue des statistiques agrégées.

Ainsi, entre 1960 et 1990, la croissance est deux fois plus élevée dans les pays développés et notamment aux Etats-Unis que depuis 1990. Or, la première période est marquée par une redistribution plus accrue. Alors que lors de la seconde, ce sont les politiques néolibérales qui dominent.

Croissance et redistribution

De là à corréler la croissance à la redistribution, il n’y a qu’un pas qu’il se garde bien de franchir se contentant de réfuter les thèses qui lient la croissance à la baisse des impôts. « Peut-être que certains peuvent m’opposer que cette croissance aurait été encore plus faible sans ses politiques libérales. Ils ont intérêt à bien boulonner leur hypothèse… », avance-t-il sur un ton de défi car pour lui rien ne permet de la confirmer.

Il souligne d’ailleurs une certaine désillusion quant à ces politiques libérales au sein même des pays occidentaux et avance dans ce sens que même si cela est principalement porté par les candidats démocrates, le débat sur un retour à une plus forte redistribution a repris de plus belle aux Etats-Unis.

Le modèle suédois

Toutefois, pour chercher des modèles à suivre, c’est vers d’autres horizons qu’il se tourne. Plus précisément au nord du vieux continent. En effet, la démocratie sociale suédoise est porteuse de beaucoup de leçons si l’on suit son cheminement durant le XXème siècle.  

« Certains pensent que la Suède a toujours été un pays égalitaire. Il n’en est rien ! », explique Thomas Piketty avant d’étayer : « Jusqu’en 1910, ce pays était inégalitaire et même le droit de vote dépendait des propriétés que l’on possédait. Certains grands propriétaires terriens détenant jusqu’à la moitié des droits de vote dans leurs assemblées locales ».

En fait, « Ce n’est qu’à la faveur de plusieurs décennies de politiques sociales que la Suède est arrivée au résultat que l’on constate aujourd’hui ».  Un volontarisme social qui va au-delà de la simple redistribution pour s’appuyer aussi sur le principe de cogestion.

Socialisme participatif

En effet, les salariés représentent au minimum 35% des droits de vote dans les conseils d’administration de toutes les entreprises suédoises. En Allemagne ce chiffre atteint les 50% mais reste restreint aux grandes entreprises.

Pour Piketty, ce principe de cogestion doit être élargi pour intégrer les collectivités locales, les associations et toutes les parties qui peuvent être concernées par l’activité de l’entreprise. C’est précisément dans ces principes que réside le socialisme participatif que l’auteur de « Capital et idéologie » appelle de ses vœux.

Du nouveau modèle de développement

Tout en buvant ses mots, l’assistance et les invités qui étaient à ses côtés n’ont pas manqué de l’interpeller sur la situation du Maroc qui est en plein débat sur le nouveau modèle de développement à adopter. En réponse, l’économiste a d’abord regretté le manque de disponibilité des données statistiques permettant d’appréhender la problématique des inégalités dans le Royaume. Ce déficit touche aussi les statistiques sur la fiscalité et le foncier. Or, ces données sont essentielles pour mieux appréhender la problématique des inégalités. Mieux, pour lui, la transparence des données est un élément décisif dans la justice fiscale.

Toujours est-il que même sans recours à ces statistiques, les inégalités sociales sont criantes au Maroc. Le militant politique, Omar El Hayani, avance même des chiffres pour le moins alarmants : 1% des marocains les plus riches possèdent autant que 50% de la population.

Taxer le patrimoine

Ce qui nous renvoi au modèle des sociétés de propriétaires qui avaient cours dans l’Europe du XIXème siècle. L’effort de redistribution est donc plus que nécessaire dans notre pays.

Pour Thomas Piketty qui se garde de vouloir se mettre dans la posture du donneur de leçons, cela pourrait d’abord passer par l’augmentation de l’impôt sur les successions qui est quasi nul au Maroc en soulignant que l’Europe était dans une situation similaire au début du siècle et qu’au fil du 20ème siècle la fiscalité sur les successions y a largement augmenté. Même aux Etats-Unis, pourtant chantre du libéralisme, le taux d’imposition des successions est de 40% actuellement et il était même de 78% entre les années 40 et 70.

Autre élément ayant trait à la fiscalité, l’impôt progressif sur le revenu qui est selon lui un vecteur important de redistribution même si ses tranches doivent être revues. Mais pour ce faire, les données sont encore une fois indispensables.

Outre le revenu, Piketty appelle à imposer aussi le patrimoine, même de manière minime au début; car cela permettra au moins le recensement de la base fiscale. Les revenus découlant forcément de moyens de production et des propriétés qui les hébergent.  

Inégalité de l’investissement éducatif

Plus encore que tous les aspects évoqués précédemment, il est un élément qui a une importance capitale surtout pour les futures générations : L’investissement éducatif. Les inégalités dans ce domaine sont flagrantes. Si en France, dont la tradition d’Etat providence reste forte, l’inégalité en matière d’investissement éducatif est importante et dépend de manière très significative du niveau de revenus des parents, que dire du Maroc… Or, pour Piketty, ce levier est peut-être l’un des plus importants pour les pays et conditionne indubitablement leur développement.

In fine, à l’heure où le Royaume, jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, a pris conscience des limites de son modèle de développement actuel, l’œuvre de Thomas Piketty est à n’en pas douter une source d’inspiration féconde. Sans en faire parole d’évangile, les idées qui y sont développées peuvent représenter de véritables jalons pour un modèle de développement alternatif qui aille dans le sens d’un Maroc plus juste et plus prospère pour tous ces citoyens.

                                   

Par Aziz Saidi

 

 

 

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