Rencontre avec Bahaa Trabelsi: La romancière de l'autre Casablanca, la ville noire

Rencontre avec Bahaa Trabelsi: La romancière de l'autre Casablanca, la ville noire
Source : Huffpost Maghreb
05/05/2017 16:00

Au salon du livre de Paris où le Maroc était l'invité d'honneur, en mars dernier, je suis allée à la rencontre d'écrivains marocains de langue française et, en particulier, de Bahaa Trabelsi. Je l'ai vu arriver dans sa tenue entièrement noire et ses bottes gothiques. Le tout contrastait avec la blancheur laiteuse de sa peau et ses boucles couleur feu. Elle était captivante.

Je ne l'imaginais pas libre, je la savais libre. Je lui proposais une interview, qu'elle accepta. Il ne me restait plus qu'à lire son roman fraîchement dédicacé, La Chaise du Concierge. Moi qui suis une grande fan d'Hercule Poirot et de Sherlock Holmes, je me demandais bien à quoi pouvait ressembler le polar marocain. Je n'ai pas été déçue. Nous suivons à mesure des chapitres trois personnages principaux dans une tension continue, soutenue par une intrigue qui ne s'essouffle pas. D'abord, le concierge, tueur en série. Il rôde et tue en signant ses crimes de versets du Coran. Le fou de Dieu nous raconte à la première personne du singulier sa mission sur Terre: nettoyer le quartier Racine de ses pêcheurs. Rita, journaliste, mère célibataire et divorcée, mène son enquête et tombe amoureuse du commissaire qui en est chargé. Elle veut voir rose, il voit noir pendant que l'assassin voit rouge. Bahaa Trabelsi nous questionne sur nos contradictions. Le Marocain se joue de l'absurde et flirte dangereusement avec la folie, toujours sur un fil tendu prêt à tomber mais oubliant que la chute peut être douloureuse, voire mortelle. Il y a eu quatre romans avant celui-ci, dont Parlez-moi d'amour pour lequel elle reçut le Prix Ivoire. La Chaise du Concierge est pour sa part salué par les critiques et vient d'être récompensé par le prix littéraire du Sofitel Tour Blanche, présidé par Tahar Ben Jelloun. Bahaa Trabelsi apparaît aussi parmi les portraits de l'exposition "100" de Nadia Larguet, qui célébrait les femmes marocaines à l'occasion de la journée mondiale des droits des femmes. J'avais des questions à lui poser. Les réponses étaient lumineuses. Elles m'ont rendue heureuse quand j'étais la plus triste. Merci Bahaa! Je vous laisse donc les découvrir, peut-être qu'elles apaiseront d'autres âmes en peine ou donneront des clés à quelques âmes perdues.

Comment avez-vous eu l'idée du roman et du polar ? Et depuis quand l'écrivez-vous?

Je l'ai écrit pendant une année. Connaissez-vous l'adaptation en film du livre de science-fiction La Machine à Explorer le Temps par Georges Pal ? Le personnage qui voyage dans le temps voit changer le monde à travers une vitrine de magasin d'habillement. De même pour moi, depuis ma fenêtre, je voyais la maison en face. Au départ, il y avait une grande agence de publicité qui s'appelait Shems et qui fût remplacée par une banque, la Banque Populaire avant qu'une banque islamique ne prenne sa place. En une dizaine d'années, de ma fenêtre, je voyais le Maroc changer. Ensuite, en me baladant à Casablanca, j'ai remarqué devant toutes les portes des immeubles, une chaise, celle d'un concierge. Il est censé regarder et surveiller. Enfin, j'entendais vaguement les conversations et j'ai vu petit à petit l'islamisme monter. C'est donc comme cela qu'est née l'idée du livre. Ce n'est pas pour rien que j'ai fait le choix du thriller. Il y a, en effet, une espèce de tension qui permet de raconter les changements qui s'opèrent. Finalement, j'ai pris ce tueur en série, ce fou de Dieu qui se pense missionnaire, comme prétexte pour dénoncer la bêtise, pour dénoncer la folie des hommes. On parle là d'un Maroc qui évolue vers plus d'islamisme mais le concierge, par contre, n'a pas évolué.

Serait-il la représentation humaine de la chaise, celle de l'immobilisme? Bien sûr. Il pense qu'il est missionnaire. Il est droit dans ses bottes et ne change pas. Il est convaincu de détenir toutes les vérités.

Et selon vous, le Maroc va dans son sens? Oui, il y va mais doucement, pas aussi violemment. Tous les personnages racontent ces changements, même les personnages secondaires dont "Lhaj" que j'aime beaucoup et qui est notre vieux Maroc, celui que nous avons connu avant. Mais "Lhaj" est désemparé, n'est-ce pas? Oui, comme tout notre vieux Maroc, ne le voyez-vous pas? Le vieux Maroc ne comprend pas ce qui lui arrive. Votre assassin est un concierge, somme toute assez banal et commun.

Comment expliquer sa radicalisation? Il est d'abord psychopathe. Son père était violent. Il était aussi élève d'un "fkih" qui lui expliquait que tout musulman est d'abord un guerrier. Tout ceci s'ajoute à son instabilité psychique et cela en devient obsessionnel. Il tue, alors qu'il est encore dans son village, la petite-amie de son frère. Mais en arrivant à Casablanca, il est tellement choqué par ce qu'il voit, qu'il plonge complètement dans son délire.

Est-ce que vous en avez rencontré des personnes choquées de la sorte ? Sans être des assassins, évidemment. Oui, bien sûr. Vous verrez, un jour, nous aurons notre psychopathe islamiste. Votre livre serait une prédiction alors? Non, il s'agit plutôt d'une crainte car dans une société en mutation, dans une société qui se radicalise, on ne peut empêcher que des psychopathes aillent dans le même sens, dans celui de la folie, pour exacerber et porter ces nouvelles valeurs, en les caricaturant et en en usant pour légitimer leurs crimes. ...




Recherche

En bref Voir plus



Les articles les plus lus

Buzz

Newsletter
Conformément à la loi 09-08, vous disposez d’un droit d’accès, de rectification et d’opposition au traitement de vos données personnelles.
Ce traitement a été autorisé par la CNDP sous le n° D-W-343/2017

*: champ obligatoire

Météo

En poursuivant votre navigation sur notre site internet, vous acceptez que des cookies soient placés sur votre terminal. Ces cookies sont utilisés pour faciliter votre navigation, vous proposer des offres adaptées et permettre l'élaboration de statistiques. Pour obtenir plus d'informations sur les cookies, vous pouvez consulter notre Notice légale