Turquie: Hasankeyf, une ville de 12.000 ans bientôt engloutie

Turquie: Hasankeyf, une ville de 12.000 ans bientôt engloutie
Source : Sciencesetavenir.fr
08/01/2019 09:04

Depuis la citadelle qui domine la vallée, Ridvan Ayhan observe le Tigre avec une ride au front. Après avoir subvenu aux besoins de ses ancêtres pendant des siècles, le fleuve s'apprête à engloutir sa ville, Hasankeyf.

Située dans le sud-est à majorité kurde de la Turquie, la petite cité de Hasankeyf, habitée depuis 12.000 ans, est vouée à disparaître dans les prochains mois sous un lac artificiel, conséquence du barrage hydroélectrique d'Ilisu construit en aval sur le Tigre.

"Mes petits-enfants ne verront pas où j'ai grandi, où j'ai vécu. Ils me demanderont +papy, tu viens d'où ? Tu as vécu où ?+ Je vais faire quoi ? Leur montrer le lac ?", demande Ridvan en réajustant l'écharpe qui soutient son visage émacié.

Ilisu est une pièce centrale du Projet d'Anatolie du Sud-Est (GAP), un plan d'aménagement du territoire visant à doper l'économie de cette région longtemps négligée par Ankara en s'appuyant sur l'énergie et l'irrigation.

Ridvan Ayhan, 58 ans, observe le Tigre qui va bientôt engloutir la ville de Hasankeyf, en raison d'un barrage nouveau, le 13 décembre 2018 en Turquie (AFP - BULENT KILIC)

Face à cet ouvrage qui noiera leur ville et une centaine de villages, les quelque 3.000 habitants de Hasankeyf sont partagés entre la colère contre le sacrifice qui leur est imposé et l'impatience de profiter des retombées économiques promises par le gouvernement.

 

- "Grand crime" -

Retraité, Ridvan consacre tout son temps et toute son énergie à militer contre le barrage au sein du collectif "Maintenir Hasankeyf en vie", qui rassemble des ONG et des élus locaux.

Assyriens, Romains, Seljoukides... Les empires se sont succédé ici, laissant derrière eux un patrimoine exceptionnel sur un site prisé des touristes pour ses milliers de grottes habitées jusque dans les années 1970.

"Il y a tellement d'histoire ici. A chaque coup de pioche, on tombe sur une civilisation différente", indique Ridvan. "Détruire Hasankeyf, c'est commettre un grand crime."

Le gouvernement turc balaie ces critiques et soutient que tout est fait pour sauver les monuments du site, dont plusieurs ont été déplacés lors d'impressionnantes opérations.

Des ouvriers déplacent les restes d'une mosquée ayyoubide du 14e siècle à Hasankeyf, dans le sud-est de la Turquie, le 13 décembre 2018 (AFP - BULENT KILIC)

Ce jour-là, des ouvriers s'efforcent de caler les restes d'une mosquée ayyoubide du 14e siècle sur une plateforme qui l'emportera à trois kilomètres de là, vers le futur "parc culturel".

Ce grand déménagement a transformé Hasankeyf en chantier. Aux cars de touristes ont succédé une grue à l'entrée de la ville et un fourmillement de camions-bennes.

"Il n'y a plus de touristes, qui voudrait venir voir ça ?", peste Zeki, boucher "depuis toujours" dans le vieux bazar où les commerçants font grise mine. "A chaque pas, tu marches dans un trou."

- "De la plongée à Hasankeyf !" -

En inaugurant le chantier d'Ilisu en 2006, le président Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, avait promis que ce barrage, voué à devenir le deuxième plus grand du pays, apporterait "le plus grand bénéfice" aux habitants.

Dans le cadre de ce projet, un "nouveau Hasankeyf" est en train d'être construit de l'autre côté du fleuve, avec des appartements spacieux et un hôpital ultramoderne...




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