La chute de Kadhafi en 2011, point de bascule des relations entre la France et l'Italie

La chute de Kadhafi en 2011, point de bascule des relations entre la France et l'Italie
Source : Lefigaro.fr
08/02/2019 11:00

La France a rappelé, jeudi, son ambassadeur en Italie. Si des différends politiques existent depuis longtemps entre les deux pays, le politologue Christophe Bouillaud estime que la crise libyenne et ses conséquences migratoires ont été un tournant dans la dégradation de leurs relations diplomatiques.

FIGAROVOX.- La France a décidé ce jeudi de rappeler son ambassadeur en Italie. Cette mesure est historique: quelle en est exactement la portée?

Christophe BOUILLAUD.- Sur le plan pratique, il me semble que cela n'a aucune portée. La seule victime de cette protestation n'est autre que notre ambassadeur à Rome forcé d'écourter son séjour dans l'une des plus belles villes de la planète et dans l'un des plus beaux bâtiments dont la France dispose à l'étranger. C'est donc du pur symbole pour signifier son degré de mauvaise humeur. De fait, à lire le communiqué de la part des autorités françaises qui annonce ce rappel, il est rédigé en des termes à la limite de la bienséance diplomatique. Si les responsables italiens ne comprennent pas le message d'exaspération, ils sont bien mal conseillés par leurs propres diplomates. Après, être exaspéré est une chose, prendre des mesures ayant un impact concret pour les populations des deux pays en est une autre. Ce n'est pas la «dépêche d'Ems», tout de même!

Il semblerait que les relations se soient lentement dégradées entre les deux pays, et ce depuis des années. Pourquoi?

La source de toute cette détérioration repose d'abord sur un événement précis: la chute du régime Kadhafi en 2011 suite à une intervention franco-britannique pour appuyer les insurgés. Du point de vue italien, cela ne pouvait qu'amener à un écroulement des arrangements entre l'Union européenne et la Libye avec le régime Kadhafi selon lesquels ce dernier était devenu de fait le rempart contre les flux migratoires venant d'Afrique vers l'Europe cherchant à passer par son pays. Par ailleurs, les Italiens savaient bien que l'établissement d'un ordre politique stable dans une Libye sans Kadhafi serait difficile, voire impossible, vu l'inexistence de la moindre expérience d'un État de droit ou d'une démocratie représentative dans ce pays depuis ses origines comme possession turque (avant 1912). Enfin, les Italiens y ont vu, avec une dose de paranoïa, un moyen pour les intérêts pétroliers français de se renforcer au détriment d'ENI, la compagnie pétrolière italienne, très bien implantée en Libye - ancienne colonie italienne de 1912 à 1943. Comme ensuite, toutes les sombres prédictions des autorités italiennes se sont réalisées, et que l'Italie s'est retrouvée en première ligne à gérer la crise migratoire en Méditerranée centrale, avec son lot de naufrages et de sauvetages en mer, on peut comprendre la rancœur montante du côté italien. Même si la décision d'intervention a été prise par le couple franco-britannique Sarkozy - Cameron, la responsabilité en a été imputée au seul Sarkozy, et les médias italiens ne se sont pas privés de répercuter les rumeurs portant sur les raisons indicibles qui auraient poussé Sarkozy à agir ainsi. Par la suite, les autorités italiennes n'ont jamais reçu de la part des autorités françaises suivante le mea culpa attendu. En plus, la manière de résoudre la crise politique libyenne ne voit pas toujours Paris et Rome opérer selon la même logique. Les gouvernements de centre-gauche, en particulier le dernier le gouvernement Gentiloni (2016-2018), avaient du coup déjà fait monter le ton avec Paris, que ce soit sous Hollande ou sous Macron, en particulier sur la crise migratoire.

Ensuite, il faut bien comprendre que les partis au pouvoir à Rome et à Paris ont de moins en moins de liens institutionnels, idéologiques et humains. Dans les années 1980, Craxi et Mitterand à la tête de leurs pays respectifs étaient deux fiers socialistes matant de concert leurs partis communistes et faisant l'Europe en humiliant une certaine Margaret Thatcher. Dans les années 1990, Berlusconi se lance en politique avec l'appui, discret mais réel, d'une partie de la droite française, et, à gauche, les héritiers du Parti communiste italien sont finalement accueillis par les socialistes français dans la gauche sociale-démocrate - même si les socialistes français ont caressé après 1994 le rêve de remonter en Italie un grand parti socialiste. Dans les années 2000-2010, on voit la montée en puissance en Italie de partis sans contrepartie ou alliés de ce côté-ci des Alpes. La Ligue du Nord, parti régionaliste du nord de l'Italie, ne se rapproche du Rassemblement national (RN) qu'en 2013-2015 lorsqu'il devient une Ligue italienne sous la direction de Matteo Salvini. Quant au M5S, il n'a aucun allié et équivalent en France. Il faut bien comprendre que beaucoup de partis historiques qui comptent encore en France sont devenus électoralement anecdotiques en Italie: les socialistes non issus du Parti communiste sont à bien moins de 1 % des voix, les écologistes aussi, l'extrême-gauche alliée à Mélenchon est à 2 %, etc. Il ne reste guère que Forza Italia, allié aux Républicains, à un peu moins de 10 % des voix, et le Parti démocrate à 17/20 %, allié au Parti socialiste, pour créer du lien franco-italien, mais, actuellement, ces partis sont relégués dans l'opposition...

 




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