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À Rabat, la Mission française à l’épreuve de la défiance

Par EL BARHRASSI Meryem -le -modifié le :

À Rabat, la Mission française à l’épreuve de la défiance
À Rabat, la contestation menée par des parents d’élèves des établissements de la Mission française marque un tournant. Derrière la hausse des frais de scolarité, c’est tout un système éducatif qui se retrouve questionné, entre contraintes budgétaires, choix de gouvernance et perte de repères.

Mardi matin, devant plusieurs écoles françaises de la capitale, la scène est inhabituelle mais maîtrisée. Des parents attendent aux abords des établissements, échangent, observent l’entrée progressive des élèves. L’accès aux classes est volontairement retardé à la première heure, sans heurts ni blocage. Une action pensée pour être visible, mais mesurée. À leurs côtés, des enseignants et des membres du personnel marquent leur présence. Le message est clair : la mobilisation se veut collective et assumée.

 

Cette prise de parole publique intervient après des mois de discussions restées sans réponse jugée satisfaisante. Les parents dénoncent une série de décisions annoncées pour la prochaine rentrée, au premier rang desquelles figure une nouvelle augmentation des frais de scolarité. Une hausse appelée à s’inscrire dans la durée, accompagnée de l’instauration de frais d’inscription annuels, une pratique jusqu’ici absente du réseau.

 

Pour les familles mobilisées, ces annonces marquent une ligne de fracture. Les décisions sont justifiées par la baisse progressive du budget de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE), réduit à trois reprises consécutives par l’État français. Un amendement voté au budget national a bien permis de dégager une enveloppe supplémentaire de 7 millions d’euros, obtenue grâce à l’intervention de plusieurs députés, afin d’absorber une partie des nouvelles charges. Mais selon un parent engagé au sein d’une association de parents d’élèves, ce montant ne représenterait qu’environ 10 % de la dernière coupe budgétaire opérée sur l’AEFE. « Une goutte d’eau », résume-t-il, estimant que cette rallonge est loin de compenser le désengagement de l’État et ne saurait justifier le transfert massif des charges vers les familles.

 

La contestation ne se limite pas aux chiffres. Elle porte sur la compréhension même du système. De nombreux parents disent ne plus savoir précisément à quoi servent les sommes versées. Les attentes en matière d’infrastructures, de conditions d’enseignement ou de moyens pédagogiques restent, selon eux, sans réponse visible. À mesure que les frais augmentent, la lisibilité du modèle s’efface.

 

Ce flou alimente une critique plus profonde. Les familles pointent l’intégration de charges administratives dans les frais de scolarité, éloignées du cœur de l’enseignement. Progressivement, l’idée s’impose d’un glissement : celui d’un enseignement public dont le coût se rapproche de celui du privé, sans que les règles du jeu ne soient clairement posées. Pour beaucoup, la promesse d’un cadre éducatif public, structuré et prévisible, s’est érodée.

 

À Rabat, le dossier du collège Saint-Exupéry incarne cette perte de confiance. Le projet de reconstruction, dont le budget a été revu à la hausse à plusieurs reprises, est devenu un symbole. Une partie du financement aurait déjà été absorbée par les augmentations successives des frais. En attendant, les élèves sont scolarisés sur un site provisoire, largement critiqué pour ses conditions d’accueil. L’absence de calendrier précis et de visibilité sur l’avancement du chantier accentue l’impression d’un projet sans horizon clair.

 

Les inquiétudes exprimées ne sont pas uniquement financières. Elles touchent aussi au contenu de l’enseignement. Les parents évoquent des classes de plus en plus chargées, la disparition d’options, une instabilité des équipes pédagogiques et une baisse continue des effectifs, notamment dans le primaire. Certaines écoles ferment ou sont menacées de le faire, tandis que des filières perdent leur place dans l’offre éducative. Les réponses apportées, souvent centrées sur des ajustements d’effectifs ou des regroupements de classes, sont perçues comme des solutions de court terme.

 

Dans les témoignages, la réflexion s’élargit. Pour E.M., mère de famille française, la situation renvoie à une problématique plus globale. Elle estime que si l’enseignement public marocain remplissait pleinement son rôle, la pression sur les familles serait moindre. Selon elle, l’éducation ne devrait pas être soumise aux logiques du marché. Les familles marocaines, dit-elle, ne devraient pas être contraintes de chercher refuge dans le privé ou dans les missions étrangères pour garantir un avenir scolaire à leurs enfants. Le recours à l’enseignement français, pour les étrangers résidents, répond avant tout à des impératifs de continuité des parcours et de reconnaissance des diplômes.

 

Ces dernières années, le paysage s’est complexifié avec l’émergence de nombreuses écoles dites « françaises », établissements privés sous convention. Destinées à répondre à une forte demande, elles bénéficient de financements de l’AEFE tout en entrant en concurrence directe avec les établissements en gestion directe du réseau. Une configuration qui interroge sur la cohérence globale du dispositif et sur les choix opérés en matière de soutien public.

 

En choisissant de se mobiliser devant les écoles, les parents ont franchi un cap. Ils assument une rupture avec la discrétion qui prévalait jusqu’ici. Leur objectif n’est pas seulement de contester, mais de remettre le dialogue sur de nouvelles bases. À l’heure où les inscriptions pour la prochaine rentrée sont en cours, la mobilisation agit comme un signal fort. Pour certaines familles, le doute s’installe, et les alternatives commencent à être envisagées. Derrière la colère exprimée, une interrogation demeure : quel avenir pour l’enseignement français au Maroc si les équilibres actuels continuent de se fragiliser ?


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